Intellectuels français vs. Web 2.0 : et s’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil ?
Récemment, sur l’excellent blog Hypertextual, Cecil Dijoux s’interrogeait à bon escient sur l’absence béante des intellectuels français — sociologues, économistes, philisophes, politologues… — sur le terrain de l’analyse de l’Internet 2.0 quand, partout dans le monde, les réflexions et débats vont bon train.
Jugeant la chose avant de la connaître, négligeant le caractère majeur de ce qui est en train de se passer, moralement critiques ou simplement soucieux de résister à la remise en cause de leur statut institutionnel, nos penseurs sont considérés comme incapables aujourd’hui de produire un discours étayé, rationnel, prospectif.
Certes y a-t-il, pour une large part, une méconnaissance quasi totale de l’Internet, des réseaux sociaux, des contenus qui y sont produits et véhiculés, des interactions qui s’y déroulent. Question de génération, d’acculturation aux outils et peut-être aussi de prédisposition mentales : les qualités intellectuelles mises en jeu pour dégager le squelette d’un raisonnement, faire parler des données statistiques, confronter des thèses et des modèles sont-elles forcément les mêmes que celles qu’il faut déployer pour saisir l’infinie diversité de la Toile, l’instantanéité qui y règne, la fulgurante vitesse avec laquelle évolue le paysage qu’elle dessine ? Au-delà, est-il moins présomptueux d’appréhender l’Internet 2.0 que de prétendre expliquer le fonctionnement de marchés financiers où les instruments permettent maintenant d’enchaîner les transactions en moins d’une microseconde ?
Mais en limitant le propos à la critique du conservatisme intellectuel français défenseur du modèle universitaire traditionnel et des rentes associées, il ne faudrait pas pour autant tomber dans le fétichisme inverse et considérer trop hâtivement que l’intelligence collective naissant de (ou plutôt étant révélée par) l’Internet social et collaboratif peut, sans précaution ou sans dommage, se substituer aux institutions qui produisent et diffusent le savoir depuis l’Antiquité.
Pas question pour autant de nier un « protectionnisme » des élites qui existe, lui aussi, depuis la nuit des temps. Bien au contraire puisqu’on aperçoit ici une piste à explorer pour imaginer le futur de l’Internet : un futur à l’image de la société. Son évolution actuelle vers un système « pseudo-électif » (classement des blogs, valorisation à la « une » des contenus ou des auteurs plébiscités sur la foi d’indicateurs divers d’audience et de pertinence, algorithmes de hiérarchisation des résultats de requêtes dans les moteurs de recherche, tout cela biaisé de multiples manières grâce à des robots, des ententes informelles ou des accords commerciaux) ne dessine en fin de compte aucune rupture avec les mécanismes psychologiques, sociologiques et économiques traditionnels : la recherche du profit et de la reconnaissance individuels, le regroupement naturel en castes et en tribus, la constitution plus ou moins spontanée d’oligopoles voués à préserver des positions dominantes. Tout cela rappelle furieusement Hobbes, Rousseau, Tocqueville, Pareto, Weber et j’en passe.
Sur le plan économique et social, il faudrait être aveugle pour interpréter autrement que comme une réplication d’un processus historique général les mouvements tous azimuts observés dans ce secteur entre fournisseurs d’accès, de contenus et de plateformes sociales : le capitalisme et les institutions — inséparables l’un de l’autre — ont rattrapé Internet et les illustrations en sont innombrables : Facebook et Google dialoguant avec les États, Orange s’alliant avec Deezer en ranimant la question fondamentale de la neutralité du net, sans parler de la loi Hadopi et de la mainmise des grandes compagnies dans le débat sur la propriété intellectuelle et artistique. L’inondation de contenus et gadgets au caractère marchand plus ou moins honnêtement avoué destinées à orienter le comportement de l’internaute-consommateur y compris en collectant des données son intimité pour mieux le cibler et mieux le cribler, voilà de quoi convoquer Marcuse et bien d’autres qui n’ont pas connu le Web !
Au final, on se demande donc si la vie en ligne a quoi que ce soit de fondamentalement différent de la vie déconnectée — qu’il y ait ou non, d’ailleurs, continuité entre l’une et l’autre : les lois humaines demeurent ce qu’elles sont sur le réseau des réseaux. Dès lors, y a-t-il lieu de penser l’Internet spécifiquement ? Si le 2.0 induit évidemment un changement de périmètre dans les interactions (chaque point du globe est à un clic de moi), un changement de tempo également, il n’emporte pas de changement de paradigme.
Ainsi, l’avenir d’Internet, passé les temps de la découverte, de l’excitation, de l’expérimentation, des fausses routes, pourrait bien ressembler à celui de ce nouveau monde bâti par des pionniers qui mirent toute leur foi à croire qu’il serait différent et meilleur alors qu’il ne pouvait finir que par être approprié par les lois du monde ancien.
Et nos intellectuels dans tout ça ? Peut-être ont-ils la sagesse de ne pas s’enflammer ou encore ce recul qui leur fait appréhender les événements dans une perspective plus large que des gourous 2.0 qui, souvent partie prenante du système, se mettent eux-mêmes dans une condition d’incapacité à s’en extraire pour le penser au même niveau (réflexion qui rejoint le propos d’Olivier Le Deuff réagissant au même article).
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fredbeck a publié ce billet